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Art and vision

Enregistrement des mouvements oculaires
Mouvements oculaires « le trois mai 1808 » Francisco Goya.

Art et cerveau

 

Nous pensons naïvement que nous voyons par nos yeux, en fait nous voyons à travers notre cerveau.

Lors d’une étude précédente, nous avons montré que les visiteurs du Musée Cantini à Marseille, passaient en moyenne 12 à 13 secondes devant une toile, lors d’une exposition réunissant 12 tableaux de Matisse et de Picasso.

Comment comprendre qu’une durée si brève permet aux spectateurs de sortir du musée satisfait de ce qu’ils ont observés ? Notre système neurovisuel est ainsi fait, tout va très vite.

Il est donc licite, pour des artistes montrant leurs œuvres à un large public, de s’interroger sur cette rencontre entre le visiteur et l’œuvre, puis d’essayer de comprendre comment fonctionne cette « interface ».

La rétine est composée de cellules spécifiques appelées cônes et bâtonnets. Ce sont les cônes qui permettent de voir un objet de manière précise. Une petite zone de notre rétine appelée fovéa est composée uniquement de cônes alors que la rétine périphérique est composée de cônes et de bâtonnets nous donnant une image floue. Il est donc nécessaire de bouger de manière motrice nos globes oculaires pour fixer un objet ou un détail. Quelle est donc la séquence des évènements qui se déroulent lorsque nous observons une image, que ce soit une photographie ou un tableau ? Cette séquence fixation et saccades (mouvement très rapide d’un point à un autre) peut être enregistrée.

A l’aide d’un équipement sophistiqué appelé « eye tracker », il est aujourd’hui possible d’enregistrer les mouvements oculaires. Cet outil est utilisé par les ophtalmologistes et les orthoptistes pour évaluer les patients atteints de dégénérescence maculaire liée à l’âge, afin d’entreprendre une éventuelle rééducation. Cette méthode nous permet de bien comprendre quelles sont les informations recueillies par l’« outil visuel », c’est  à dire notre œil, et transmis au cerveau.

 

Depuis les premiers travaux de Yarbus en 1974, cette technique à été appliquée à de nombreux domaines dont les neurosciences. Détourné de son utilisation première, cet outil nous permet d’analyser la stratégie visuelle des visiteurs de musées ou de galeries. D’autres domaines variés utilisent également cet appareillage comme les  publicitaires, l’armée, la conduite automobile…

 

L’œil réalise ainsi des fixations (200 à 300 millisecondes), puis change de zone d’intérêt pour accomplir une nouvelle fixation. Le trajet parcouru entre deux fixations s’appelle une saccade. Il est intéressant de noter que durant ces saccades, nous sommes « aveugles » et qu’aucune perception visuelle n’a lieu.

Nous voyons donc de manière nette par la fovéa (vision centrale), alors que la périphérie est floue. Nous n’avons pas conscience de cette vision périphérique. Et lorsque nous lisons une page, seule notre vision fovéale est nette.

L’information est ensuite transmise au cerveau. Elle y est interprétée et peut être stockée.

Si nous analysons bien la structure d’un neurone, les choses se compliquent lorsque nous devons essayer de comprendre les interactions de plusieurs milliers de neurones. Il faut cependant retenir que c’est l’anatomie qui fait la fonction. Ainsi l’activité neuronale est dépendante de la localisation des neurones.

Le travail du cerveau est bien compliqué. Ce dernier organise, range, sélectionne, sans que nous ayons conscience de ce travail.

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L’illustration ci-dessus illustre bien ce phénomène, prouvant que lorsque nous regardons la Joconde inversée, le fait que la bouche et les yeux soient dans la mauvaise orientation ne nous gène nullement.

C’est notre système visuel cérébral qui effectue la rotation, en sélectionnant les éléments ne nécessitant aucune rotation. Si le rôle du cerveau était d’effectuer une simple rotation de 180°, nous aurions l’image b. C’est notre système visuel cérébral qui effectue la rotation, en sélectionnant les éléments ne nécessitant aucune rotation. Si le rôle du cerveau était d’effectuer une simple rotation de 180°, nous aurions l’image b.

Il y a environ 35 ans, les scientifiques pensaient qu'il n'existait qu'une seule aire de traitement visuel chez les primates, à l'arrière du cerveau. En réalité, plus de 30 aires cérébrales, dont certaines se situent ailleurs que dans le lobe occipital, sont impliquées dans la perception du mouvement, de la couleur, des formes ou de la profondeur.

 

C'est l'étude des aires corticales d'association (le cortex visuel d'association, aujourd'hui renommé cortex pré-strié, est constitué de plusieurs aires corticales séparées de l'aire V1 par l'aire V2) qui a finalement infirmé cette conception dualiste de l'organisation du système visuel.

Depuis 1982 et les travaux des Américains Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin, les chercheurs séparent deux voies de transmission de l'information visuelle, l'une dite ventrale, l'autre dite dorsale. L’Homme est ainsi fait. Il doit, face au monde qui l’entoure, agir de manière appropriée. La perception visuelle doit répondre à deux questions fondamentales : où et quoi ? Où se trouve « la chose » que je vois, et qu’elle est sa nature. C’est ce système complexe qui l’aide dans cette tâche.

 

L’étude des mouvements oculaires nous permet d’arriver à plusieurs conclusions passionnantes :

  • Notre regard est  attiré par les zones contrastées.

  • Nous explorons plus particulièrement les zones qui nous étonnent ou nous intriguent.

  • Nous ne savons pas toujours ce que nous avons regardé. Les questionnaires post observations montrent que certains sujets ont vu une zone bien précise, un vase par exemple et n’ont pas retenu qu’il y avait un vase dans le tableau présenté.

  • L’information visuelle nourrie la mémoire sensorielle  qui jugera nécessaire ou non de transmettre cette information sous forme de mémoire trans-saccadique qui permettra de reconnaître une zone déjà observée.

  • L’œil balaye de manière méthodique et involontaire l’image dans les quatre points cardinaux.

  • Une zone déjà observée ne peut faire l’objet d’une nouvelle fixation durant une certaine période, c’est que l’on appelle l’inhibition de retour.

  • On retrouve chez un certain nombre de sujet des trajets visuels communs. Cette fréquence est « image dépendante » et dépends de la construction picturale et de la complexité de l’oeuvre.

 

 

La vision est une succession d’étapes qui passe toujours par une phase de perception, puis d’association, puis de compréhension. Une dernière étape est très importante, car individuelle, c’est la phase d’interprétation : « Toute perception nécessite une interprétation ! ».

 

Ainsi si vous pensez que vous êtes libre, face à une œuvre picturale vous avez tort. Une fois votre regard « accroché » par un visage, une couleur, un contraste ou une forme l’artiste vous fait déambuler dans son œuvre. Si il est habile, il vous fera voyager à travers les points d’ancrages (opsièmes), qui sont à la base de son message. Face à la toile, vous aurez la possibilité pendant un cours instant d’être en phase avec l’esprit du peintre, au moment de la réalisation de son oeuvre.

 

Dans une approche récente et osée nous démontrons que l’artiste lui aussi n’est pas libre face à la toile vierge. Quel est le rôle de l’environnement de l’artiste sur la création ?

On peut déterminer quatre sphères constituant l’environnement individuel : Le micro environnement, (espace privé limité à l’individu, son espace de vie immédiat personnel et familial), le méso environnement (espace de proximité partagé, semi-publics, quartier, lieu de travail, jardins public), le macro environnement (espace collectif, public, ville, campagne, paysage) et l’environnement global, (espace construit et naturel, population, société, ressources naturelles).

L’Homme est au centre d’un système environnemental qui influe son comportement.

Les artistes ne sont pas exempts de cette influence passive. Comme l’a démontré Stanislas Dehaene pour la lecture, la plasticité cérébrale fait que certaines zones du cerveau, dédiées à d’autres taches, se sont adaptées à une fonction « nouvelle ». L’homme entouré de formes et de symboles a fini par créer des lettres qui ressemblent à ce qui l’entoure (Marc Changizi). « Ce n’est donc pas notre cerveau qui a évolué pour l’écriture, mais bien l’écriture qui s’est adaptée à notre cerveau », c’est ainsi que la notion de recyclage neuronal a été définie. L’homme a crée la forme des lettres en fonction de ce qu’il aime naturellement voir.

Au sein de son environnement il est évident de retrouver dans la création artistique l’influence du milieu ambiant. Le cerveau de l’artiste crée, influencé par son propre environnement. Cézanne sans le savoir simplifie sa peinture jusqu’aux portes de l’abstraction en peignant avec des traits au pinceau, sans savoir que notre cortex aime particulièrement les traits.

 

Le rôle du nombre d’or souvent présent dans la construction artistique, est défini comme un rapport esthétique. Cette proportion, présente dans la nature, se retrouve dans les œuvres d’art architecturales ou picturales. L’étude des mouvements oculaires montre que le regard est attiré par les sujets positionnés au nombre d’or, comme dans l’étude que nous avons réalisé avec l’œuvre de Francisco Goya « Le trois mai 1808 ».

 

Encore plus intriguant est la ressemblance existante entre l’œuvre et son auteur. Si nous considérons l’individu au sein de sa sphère environnementale, nous pouvons affirmer que la plus grande influence sur l’artiste est sa propre image puis ses proches. Ainsi, nous montrons à travers plusieurs exemples une similitude entre le physique de l’artiste et son œuvre : La barbe de Claude Monet ressemble au reflets des saules dans l’eau, Piet Mondrian à le visage de ses lignes, Bernard Buffet, Fernand Leger ressemblent à leurs personnages. De même que Gérard Garouste affirme « je suis mon meilleur modèle », Roy Lichtenstein semble se retrouver dans certaines de ses œuvres.

 

De la même manière que les couples finissent par se ressembler, l’œuvre devient un prolongement de l’artiste, l’œuvre est l’artiste.

 

 

Jean-Paul Courchia

Artiste et Médecin

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